La banalité des jours

Le roulement de client d’une épicerie est assez limité. Pour l’œil observateur, on réalise très rapidement que ce sont toujours les mêmes visages qui reviennent aux mêmes moments de la semaine. Les gens sont infiniment routiniers.

Ils entrent à leur moment de la semaine pour faire leur épicerie. Ils se sont fait une petite liste, d’une semaine à l’autre toujours sensiblement la même. Ils achètent pour le même montant, pour ne pas réfléchir.

Ils arrivent chacun à un moment précis, comme si la vie n’était autre qu’une burlesque pièce de théâtre et que chaque semaine qui passe en est une représentation. Tout le monde joue la comédie à sa façon, des personnages plus ou moins élaborés. Le but : masquer sa dépression. On revêt nos masques le matin, on s’entretient mutuellement de banalités, on essaie de rendre tabou la médiocrité de nos vies en l’enterrant dans une routine toujours un peu plus complexe, un peu plus rodée, un peu plus astreignante, un peu plus tuante. C’est le paradoxe. Se tuer pour oublier sa mort.

Des dizaines de gens poussent leur panier dans des allées sans trop se voir. Ils cueillent machinalement leurs emplettes hebdomadaires sans se questionner. C’est toujours le calme plat.

Les gens s’exaltent parfois un peu. Des bonnes femmes capotent à l’idée de sauver quinze sous sur une canne de conserve. Des gros tas salivent à l’idée d’acheter un morceau entier de trois livres de bologne one shot pour épargner 1 dollar. On surconsomme pour économiser, obnubilé par les rabais, investi d’une mission, ragaillardi d’avoir un but. Pour l’instant d’un sot moment, oublier que nos vies sont sans réel objectif, se concentrer sur la quête de la fausse économie. Oublier que nous ne sommes que des comédiens errant sans assistance.

C’est sans doute au comptoir de viandes froides que la routine de tous et chacun m’apparait la plus criante. Sans forcer le moins du monde, je sais aujourd’hui d’avance 80% des commandes de mes clients. Lorsque je les vois franchir l’embrasure du magasin, je peux couper à l’avance, je sais qu’ils ne me surprendront guère. Et lorsqu’ils arrivent et que je leur donne immédiatement ce qu’ils veulent, ils se disent heureux de se savoir respectés de la sorte, ils ont l’impression d’être des clients privilégiés, ils ont l’impression d’être connus.

Ô bien sur je les connais, bien plus qu’ils ne le croient. Je connais leur plus grand secret, celui de leur banale petitesse.

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~ par oopsweredead sur mars 12, 2009.

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