Innocence

La journée d’aujourd’hui me semblait parfaite pour de la Moosehead. Moosehead Day, yeah yeah. Je me suis levé tôt, étonnement frais et dispo et après un petit jogging, je suis arrêté au dépanneur du coin pour acheter un peu de cette douce Moosehead qui constituerait le breuvage d’usage pour la journée. En ouaille l’élixir des Oland.

Si j’aime bien la tête d’orignal, son format de vente lui m’exaspère grassement. À ma connaissance, il ne se trouve que des putains de caisse de 12. Comme si quelqu’un pouvait réellement se contenter d’une seule douzaine de bières. La bière, c’est comme les chips, si tu ne veux pas t’en claquer une criss de batch, aussi bien pas commencer.

J’ai trois fenêtres dans mon appartement. Deux donnent sur l’artère principale du quartier tandis que l’autre offre une vue sur une petite ruelle perpendiculaire. J’aime bien m’accoter à cette troisième fenêtre, il y a un calorifère juste en dessous, je me réchauffe le corps des vapes torrides qui s’en échappent tout en me réchauffant l’esprit. Aujourd’hui, c’est à coup de Moosehead que ça se passe.

Si j’ai déjà vu un gars se faire astiquer la graine, des deals suspects se conclurent, une ou deux bagarres, c’est un petit garçon qui attire aujourd’hui mon attention dans cette ruelle. Depuis déjà 20 minutes, il lance une balle de tennis sur un mur et s’efforce de la rattraper avec un gant de baseball.

Je ne peux pas regarder un gamin comme ça sans tomber dans la nostalgie. Sans me rappeler comment c’était lorsque, comme lui, je passais des après-midi à jouer, seul, m’immersant toujours un peu plus dans un univers dont je suis peut-être aujourd’hui un peu prisonnier.

Tout jeune, je n’ai jamais eu beaucoup d’ami. Non pas que j’étais laid, idiot, roux, malhabile ou toutes ces conneries qui font que les enfants, ces cruels qui s’ignorent, vous rejettent. Je n’avais juste pas d’intérêt pour les autres. À 7 ans, les jeunes sont ignares. Enfin, au moins autant sinon plus qu’ils ne le seront plus tard. Alors, je les ignorais, je n’avais pas la conscience suffisante pour en ressentir une quelconque culpabilité. Remarquez que ça n’a presque pas changé, ou si peu.

J’étais donc solitaire. J’avais cette petite balle bleue de racquetball, elle rebondissait plus que toute autre. Je l’avais toujours dans ma poche. Lorsque je marchais pour aller à l’école, je la faisais rebondir sur le sol puis je la rattrapais. J’adorais le son du caoutchouc qui rebondissait sur l’asphalte. Poc, Poc. Je lui avais même donné un nom à ma balle. Je l’appelais Sim. Son vrai nom c’était Simon, mais un surnom, c’est tellement plus cool. J’étais ce petit garçon avec sa balle et son imaginaire.

J’avais les cheveux longs, je collectionnais les O-Pee-Chee, je ne m’intéressais pas aux filles. J’avais des espadrilles à velcro, avec des lumières qui s’allument sous le talon. J’écoutais des dessins animés le matin avant de partir pour l’école, j’avais une tuque de lutin faite sur le long parce que c’était hot.

Je travaillais fort pour convaincre ma mère de m’acheter un Game Boy. Je ne comprenais pas qu’elle avait de la difficulté à trouver l’argent pour que je mange. Alors qu’elle me répondait « Non », les larmes aux yeux, j’insistais. J’étais jeune et con moi aussi. Je le voulais mon Game Boy.

Puis il y a eu ce Noël. Je sentais ma mère excitée. Mon oncle avait décidé de se joindre à nous, il avait acheté une dinde. C’était comme du poulet mais en mieux que ma mère m’avait expliqué lorsque je lui avais dit que j’avais peur de ne pas aimer ça.

Était finalement arrivé le temps de déballer les cadeaux. Il y avait vraiment quelque chose d’imperceptible dans l’air. Cette année-là, ma mère avait décidé d’emballer mon cadeau dans le papier avec des voitures. C’est qu’autant que je me souvienne, ma mère a toujours emballé mes cadeaux dans les mêmes trois papiers. Celui avec des autos, le vert uni et celui avec des flocons. Trois rouleaux qu’elle utilisa toute ma jeunesse en alternance tant à Noël qu’à ma fête.

Alors que je déchirais les petites autos, elle avait les yeux rivés sur moi. Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir un Game Boy flambant neuf, avec un jeu de Mario Bros. Ma mère pleurait un peu, de joie je crois. Moi, je sautillais, tout joyeux que je fusse dans mes culottes du Canadien. J’avais enfin mon Game Boy, ma petite console de jeu à moi.

Dans les jours qui suivirent, Sim quitta mes poches de pantalon. Qui sait seulement où il a fini sa vie? Quand j’y repense, c’est triste. L’innocence est éphémère, je venais de l’apprendre.

Puis je sors de mes pensées, de ma nostalgie. Je cale une demie Moosehead, je jette un coup d’œil dans la ruelle. Le gamin a disparu.

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~ par oopsweredead sur mars 16, 2009.

Une Réponse to “Innocence”

  1. Vraiment touchant ce billet ! Tu m’as fait pleuré et je ne suis pas braillard. C’est vraiment bien écrit, d’une super belle simplicité et dans une très belle tonalité réaliste aussi. Tu portes une attention particulière aux détails. J’ai adoré le passage où tu parles des différents papiers d’emballage. Wow. Je suis ému.

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