Mouvance

J’avais le cœur léger aujourd’hui. Si l’air froid nous rappelait que l’hiver n’avait toujours pas dit son dernier mot, le soleil qui resplendissait par moment nous rappelait que quelque part, timidement tapi se trouvait bel et bien un printemps. J’avais eu quelques bonnes heures de sommeil, j’étais fringant et joyeux. L’avant-midi passa rapidement, tout allait comme sur des roulettes, on avait remonté notre comptoir en un rien de temps. Puis je suis allé diner.

À mon retour, l’ambiance a radicalement changé. Les filles de la boulangerie ont un visage macabre, Robert est étonnamment silencieux. Je saisis rapidement que quelque chose ne tourne pas rond, je m’enquiers donc de la situation. On m’apprend que monsieur Lalonde est mort. Au début, je pige que dalle. Puis, on m’en dit un peu plus et je comprends. Il s’agit d’un client régulier de l’épicerie, le genre à venir acheter son repas du jour vers 5-6 heures.

Il entrait dans le magasin, saluant de façon tonitruante les employés avec son sourire aux dents un peu jaunies par la cigarette. Il me parlait souvent, il m’appelait mon vieux, ce genre de truc. Il prenait souvent 2 livres de bologne tranchées hyper mince. Et pendant que je coupais, il me parlait. Me parlait de ses filles qui venaient trop rarement le voir, de son appartement trop petit et pourtant si vide, du hockey de dans le temps, de son chien, de la pluie. Il me disait que je lui faisais penser à son frère, il rigolait bien, faisait ainsi tressauter son trop gros ventre.

Il est mort d’un arrêt cardiaque. Il faisait son ménage, c’est sa voisine qui a trouvé le corps, elle trouvait ça louche que l’aspirateur fonctionne encore après plusieurs heures et une fois la nuit venue. Il s’en est allé, seul avec son chien, sans trop avertir, sans crier gare. Une vie qui se termine, une étoile qui s’éteint, un ciel toujours un peu plus sombre.

J’ai donc été songeur pour le reste de la journée. Je pensais à la fragilité de la vie, combien elle ne tient souvent qu’à très peu et que la laisser passer paisiblement sans la savourer, c’était en quelque sorte criminel. J’ai réfléchi à ma propre solitude, au fait que bien peu de gens pleureraient ma mort. Il y a là de quoi ranimer la vacillante flamme de l’urgence de vivre qu’on oublie trop souvent d’alimenter. La vie est si courte, c’est d’une insolence dégueulasse.

Puis quand je suis sorti après mon chiffre, le soleil avait disparu, j’avais le cœur un peu chamboulé, mais malgré tout, je respirais pleinement l’air frais. Je réalisais qu’il faisait bon vivre, que chaque seconde est un bien précieux à chérir. J’avais raison d’être heureux après tout, 2 livres de bologne hyper mince, c’est long à trancher en tabarnac et ça fatigue le bras.

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~ par oopsweredead sur mars 31, 2009.

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