Café, costard et futilité

J’aime bien les fins de semaine. J’y fais ce que je veux, j’y voyage avec ce qui me plait, sans me soucier de mes capacités de travailleur du lendemain. Je bois dans ma flasque de métal lézardé dans les ruelles de la ville en lisant du Rimbaud, je me trouve un spot tranquille pour un trip de salvia, j’entre intoxiqué dans un bar sportif quelconque et me met à ostiner quiconque.

Ce matin, j’avais le goût d’aller prendre un café, vous savez, dans ces genres d’endroits branchés où l’on charge des prix exorbitants pour de vulgaires breuvages qui ne soulent guère.

Je suis donc parti tôt de chez moi, les yeux cernés, les cheveux en broussailles, la barbe drue. J’avais enfilé en vitesse un vieux gilet fripé de King Crimson qui gisait dans un coin de ma chambre, mis de vieux jeans parsemés de taches de sang séché que je n’avais su ou même tenté de nettoyer lors de lavages passés. Dans mes pieds, pas de bas, mes quelques paires étant beaucoup trop nauséabondes. J’étais chaussé de vieilles espadrilles de skate, reliques de ma jeunesse marquée par le rouli-roulant. J’ignorais alors que je jurerais de la sorte.

Je pénètre donc dans le café où règne une ambiance chaleureusement mesurée. Dans l’air, de multiples arômes somptueux se mélangent au bruit incessant de mains pianotant sur des claviers d’ordinateur. L’endroit est étonnamment bondé, les sessions d’étude étant à ma connaissance terminées. Apple est omniprésent, petits macs, gros égos. Après une étude sommaire de la gamme ridiculement large de produits, je choisis un truc quasi au hasard, la sonorité dudit breuvage me semblant sympathique et douce. Après m’être ainsi délesté de trop de deniers, je me déniche une table un peu plus retirée et m’assois.

Je sors un Ellis rapiécé de ma poche acheté la veille à un prix indécemment bas dans une bouquinerie crasseuse. Après un chapitre ou deux et l’intérieur un peu ravitaillé par mon chaud café tristement générique, je me permets de scruter un peu plus mon entourage.

La masse est jeune, quoique de faibles constitutions, les lunettes sont immenses, les foulards fréquents et les Converses épidémiquement déplaisants. À la table voisine, un gars qui ne saurait être plus vieux que 25 ans. Vêtu d’un costard fort moulant aux couleurs criardes, il parle au cellulaire d’une voix affairée et beaucoup trop forte, d’un ton qui incite mon écoute, ce qui est sans doute un peu l’objectif de parler si fort, avec des gestes aussi exagérément marqués.

Je le devine fraîchement sorti d’un programme d’étude en administration ou en affaires. Il affiche la suffisance et la coupe de cheveux trendy stéréotype du genre. Devant lui, les pages Affaires d’un journal avec des lignes surlignées rose. So much pour la virilité. Sa voix nasillarde n’aide en rien :

–          Je shorte de la comm’ depuis des semaines, je le sens, ça va imploser c’est imminent. …Non, faut je que revise les états pour ça, les cash flows sont un peu flous, la division en Inde fait une job louche… Tellement…Les EBIT disent quoi?… Le coût des options est aberrant, faudrait pas que je me fasse squeezer…Tellement… Les hedges, je leur pisse dessus… Tellement.

Et il continue infiniment à discuter comme ça, se caressant nerveusement sa barbichette taillée au couteau. Il parle et rêve sûrement en même temps à son futur condo en Floride, aux seins qu’il fera poser sur sa sempiternelle maitresse, sa partenaire la moins éphémère, au moteur du gros bateau qu’il s’achètera, aux vestons griffés qu’il consommera.

La compétition du marché est féroce, les requins sont attirés par l’odeur du sang de leurs comparses. La pitié fait figure de concept philosophique. Le gain, le gain. La loyauté n’existe guère, chacun pour soi. Les seules obligations sont celles d’épargne.

Les voitures de luxe, les vêtements dispendieux, les gros seins, les villas immenses, tant de moyens d’afficher sa supériorité. L’envie des autres est le seul moyen trouvé pour pallier le vide qui vous tenace lorsque votre grand lit king demeure froid une fois la nuit venue. Vous n’êtes pas heureux, triste même, mais voilà, des gens encore plus misérables aspirent à votre vie, n’est-ce pas là consolation nécessaire?

J’ai terminé mon deuxième café, mon cinquième chapitre, le soleil brille déjà de mille feux et la journée s’annonce splendide. Je délaisse donc mon voisin au visage sérieux et à l’affairement effarant pour aller me balader. Je mets de vieilles lunettes fumées, m’envoie les premières notes de The Soft Parade dans les oreilles et mouille légèrement mon premier joint de la journée.

Je n’avais pas d’actions à surveiller, de ventes à compléter, d’investisseurs à rassurer. Rien d’excitant dans ma journée, pas d’oseille à accumuler, d’achats à savourer. Je n’avais seulement que la paix.

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~ par oopsweredead sur mai 31, 2009.

9 Réponses to “Café, costard et futilité”

  1. café, costard et apparence, même un samedi matin 🙂

  2. J’ai tellement le gars qui tu décris en tête, c’est ridicule. T’es tu pris un Latté quadruple baratté? J’aime inventer des noms de café, il y en a qui commencent par Chi aussi… ça me fait rire comme une enfant.

    Quand tu entre dans l’intimité d’un gars comme ça tu te rend compte qu’il est détruit à rien. Ce genre de personne là mets tellement de son temps de réflexion sur lui-même dans ce qu’il projette que ce qu’il est au naturel ou dans une situation qui le décontenance est singulièrement pathétique.

  3. Je ne bois plus de café depuis quelques années. Avant oui, les portables étaient exception. Je vois maintenant par les vitres des cafés tout ces gens avec leur portable et leurs écouteurs sans oublier leur cellulaire. Moi quand je prenais un café, je me sentais seul, ca me pesait. Je m’imagine ainsi équipé, tout ce monde autour de moi qui m’ignore m’indiffèrerait car je ne sentirais pas cette solitude avec de la musique dans une oreille, un cell dans l’autre et un écran devant moi. Tu remplaces le café par de l’alcool, la cigarette maintenant interdite par un joint pis c’est la totale.

  4. Ton sujet m’a inspiré. Il me ferait plaisir que tu viennes lire ma sortie dans un café inspiré du message que je t’ai laissé juste avant celui-ci.

  5. L’affairement effarant. C’est chouette à répéter.

  6. Radia: En effet. La quête économique ne prend guère de pause, même le samedi.

    Anne: Le plus triste, c’est souvent lorsqu’ils sont si profond dans leur carcan qu’ils ne peuvent même plus être au naturel ou décontenancé. La déchéance est alors complète et triste.

    Gars: Je vois plus ou moins le but d’aller dans un café pour cela. Il y a peut-être un effort de se conforter dans la solitude mutuelle, un constat de la même tristesse et le même vide généralisé qui conforte ironiquement.

    Patrick: Je trouvais que ça sonnait bien, content qu’on le remarque.

  7. J’essaie de combattre la conformité tout en profitant du rhytme de vie…

  8. C’est certain qu’en lisant en plus un Ellis, on remarque au centuple ce genre de personne. Enfin, si j’ai bien le même Ellis que toi en tête :/

  9. Malorie: Je parle de Bret Easton Ellis.

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