Paradis

Je vivrais loin, au Nord. Seul, dans un modique chalet en bois rond, ça sentirait fort l’épinette et le thé. Mes fenêtres seraient à carreaux, avec des toiles d’araignée et des cadavres de mouche dans les coins. Mes électroménagers seraient couleur amande, mes meubles en érable massif. Dans mon salon, une gigantesque bibliothèque de chêne et un divan à motif fleuri. Un vieux lit aux ressorts rouillés et grinçants me servirait de plumard pour les rares nuits où je ne m’endormirais pas sur mon divan, un verre de scotch à demi bu.

Ça serait kitsch, de fortune, puant et sale. Ça serait moi.

Je vivrais reclus, presque autosuffisant, presque heureux. J’aurais une vieille bagnole qui boirait quasiment autant d’huile que je bois d’alcool. L’hiver venu, je laisserais les bordées de neige successives l’ensevelir. Pour mes rares emplettes au village, je sortirais ma motoneige antique et partirais à l’aventure. Le moteur serait capricieux, la batterie aléatoire, ça rajouterait au suspense. Ça m’exciterait.

Je fabriquerais mon alcool au sous-sol avec un équipement de fortune. L’odeur de fermentation emplirait lentement ma cave, laissant tranquillement la marque du plus doux des parfums, l’éthylique. Je bâtirais une gigantesque serre dans mon immense cour arrière. L’été, j’y entretiendrais un potager divers rempli de légumes croquants. J’y ferais aussi pousser une riche plantation de marijuana et me risquerais à engranger une culture de mush. Tous les matins, je ferais consciencieusement le tour de ma serre, baptiserais mes chenilles, caressant mes feuillages, arrosant minutieusement un peu partout. J’aurais le pas léger, thé en main.

Je me ferais un potage pour dîner, abusant d’épices fraichement cueillies dans mon jardin, juste parce que je le peux. Je ferais cuire mon propre pain que je tremperais dans ma soupe du jour. J’irais ensuite tenter de pêcher dans une rivière qui coulerait non loin de ma demeure. En chemin, je vérifierais mes pièges à lièvre. L’eau jusqu’aux genoux, je lancerais frénétiquement ma ligne, joint en bouche, bière en main.

Puis, alors que le soleil me susurrerait gentiment un langoureux au revoir, je retournerais vers chez moi, profitant de ses dernières caresses luminescentes tandis que mon ventre commencerait à me tenailler. Selon mes succès, je ferais cuire sur feu de braises ma prise du jour ou ferais revenir dans la poêle des réserves attendant patiemment dans mon vieux congélateur aux parois monstrueusement remplies de neige.

Le soir venu, j’enfilerais des pantoufles de fourrure de lièvre. Je puiserais dans mes bouteilles de fort achetées en quantité folle une fois l’an et me verserais de nombreux verres avec deux glaçons chaque fois. 12 glaces, 6 verres par soir. Je m’affalerais dans mon divan et éclairé par les flammes conjointes de mon foyer et d’une lampe à l’huile, je me saisirais d’un roman dans ma bibliothèque. Apaisé, je terminerais la soirée en compagnie de Beigbeder, Vonnegut, Palhaniuk, Salinger, Ellis, Orwell, Werber, Poe, Huxley, Camus. Mis à part le crépitement du bois et le chant des grillons, le silence serait entier. Ma sérénité, introublée.

Je serais bien, je serais seul.

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~ par oopsweredead sur juin 4, 2009.

12 Réponses to “Paradis”

  1. Cher ami, je peux te fournir un aubergiste qui peut t’offrir ca dans le coin de Ste-perpetue. Tu y reste autant que tu le veux et pas cher du tout. Ca requinque son homme et sa remet les énergies en ordre. J,adore ton blogue.

  2. Je te le souhaite, mec! T’aurais internet toujours?

  3. Vite demême,
    J’te dirai qu’on dirait presque que tu décris une banale demeure qu’on retrouve communnément dans mon coin de pays…

    Ça te dis, des tites vacances en Abitibi??

    :p

  4. C’est un des plus beaux et de loin le plus complet des billets que j’ai lu chez toi jusqu’à maintenant. Tout ce qui manque, et ça serait tout à fait dans ton style, c’est une dernière phrase dans le genre: « Mais c’est impossible, j’ai trop besoin de me mettre. »

  5. À faire tous ces trucs là, tu aurais plus de temps pour relaxer! 🙂

  6. joli texte, il rend cette perspective de vie plutôt tentante

    et puis ça m’a tout de suite fait penser à une toune de Keith Kouna: Labrador

  7. Quessé tu ferais sans une ration quotidienne de brillants commentaires sur ton blog (étant donné l’absence d’électricité dans un endroit comme ça)?

  8. Sans oublier le papier de toilettes, voyou…

  9. Ange: Je recherche quelque part où aller durant mes vacances, contacte moi si le coeur t’en dit.

    Marie-Helene: Internet serait sans intérêt. Au mieux, j’achèterais parfois un journal en passant en ville, ça me suffirait bien.

    Adulescente: C’est sans doute le genre d’endroit où j’aimerais passer les 5-6 dernières années de ma vie, vers 30-32 ans.

    Patrick: Je crois que si je pouvais vraiment réunir ce genre de condition gagnante, j’essaierais du mieux que je peux de me passer de contact charnelle, me contentant frénétiquement de mon poignet.

    Brem: Ça serait de la relaxation en entier.

    Olimax: Connais pas, j’écoute de ce pas.

    Voyou: Je m’en porterais probablement mieux que je me dis parfois.

  10. Puis-je te suggérer Hamsun ? Knut, Hamsun. Tu me remercieras peut-être un jour.

  11. Quel texte extraordinaire.

  12. Beigbeder ?! Je comprends le besoin d’autant d’alcool, ça ne se lit pas à jeun.

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